Marguerite Teillard-Chambon

Marguerite Teillard-Chambon, Claude Aragonnès, en littérature
(Clermont-Ferrand 13 décembre 1880 - Saint-Flour 11 septembre 1959).

Photo de Marguerite Teillard-Chambon à l'Institut Notre Dame des Champs en 1915
(publiée par Grasset dans Genèse d'une pensée)

 

Une femme engagée dans les grands mouvements de son temps

Agrégée de lettres en 1904, directrice de l'Institut Notre Dame des Champs à Paris, membre du comité pour le droit de vote des femmes, écrivain, membre du jury Femina, biographe de Marie d'Agoult, d'Abraham Lincoln et de Pierre Teilhard de Chardin.

Le 21 janvier 2009 Barack Obama prononçait son serment d'investiture sur la Bible personnelle d'Abraham Lincoln. Hommage du jeune 44ème Président des Etats-Unis au 16ème Président des Etats-Unis dont le nom est associé à l'abolition de l'esclavage et dont on fête en 2009 le bicentenaire de la naissance.

Sait-on que sa biographe française, Marguerite Teillard-Chambon, Claude Aragonnès en littérature, est une de nos compatriotes, disparue il y a tout juste cinquante ans, et que des liens familiaux l'avaient conduite à s'intéresser à ce grand Président? L'occasion de lui rendre hommage, à elle aussi en cette année 2009.

Marguerite Teillard-Chambon est surtout connue comme la cousine de Pierre Teilhard de Chardin. Les centaines de lettres que le célèbre Jésuite lui adressa  de 1914 jusqu'à sa mort à New-York le jour de Pâques 1955  sont magnifiques. Des documents essentiels pour approcher deux êtres d'exception, pour suivre l'évolution d'une des pensées les plus puissantes et les plus fécondes du 20ème siècle.
Mais qui était donc cette cousine?


Les Teillard-Chambon, une vieille famille de Murat

Marguerite Teillard-Chambon est née le 13 décembre 1880 à Clermont-Ferrand, 34 rue des Gras, dans un vieil hôtel Renaissance à proximité de la Cathédrale. Elle est la fille aînée de Cirice Teillard-Chambon (1847-1916) ingénieur de l'Ecole Centrale de Paris et de Marie Déchelette, qui auront six enfants. Elle est l'arrière petite fille de Cérice Bonaventure Teillard-Chambon, deux fois élu maire de Murat à la fin du XVIIIème siècle, et la petite fille de Jacques Amable Léon (1798-1879), juge au tribunal civil de Murat et membre du conseil municipal. Ce grand-père Teillard-Chambon avait épousé en secondes noces Anne-Victorine Teilhard, la sœur du grand-père de Pierre Teilhard de Chardin. Leurs cinq fils, qui virent le jour dans leur maison de la rue du Foiral à Murat, garderont toujours des attaches très fortes avec leur ville natale.

Cirice, l'aîné, reprendra la maison et la ferme du Chambon à Laveissière près de Murat. Alphonse (1850-1931), qui aura douze enfants, sera propriétaire au Lapsou à côté de Chastel sur Murat. Ludovic (1851-1906) sera notaire quelques années à Murat avant de s'installer en Creuse à Guéret. Gabriel (1852-1917) sera juge à Nyons dans la Drôme. Quant à Xavier (1855-1934), après avoir fait toute sa carrière de professeur de français à l'Université Catholique de Washington, l'heure de la retraite venue il choisira Murat pour s'y installer avec son épouse américaine. Dorothy Lamon, cette tante qui comptera tant pour Marguerite. Son père, Ward Hill Lamon, avait été l'ami intime d'Abraham Lincoln, son associé comme avocat en Illinois. A Washington, où il l'avait suivi à la Maison Blanche, Lincoln l'avait chargé de postes et de missions de confiance. Mais nous y reviendrons.

Marguerite est donc issue d'une vieille famille d'Auvergne. On retrouve la trace d'un Teillard notaire au XIVème siècle à Dienne puis de nombreuses branches dont celle des Teilhard de Chardin. A Clermont-Ferrand, les deux familles Teillard-Chambon, branche du Cantal, et Teilhard de Chardin, branche du Puy de Dôme, voisineront et leurs nombreux enfants se retrouveront souvent. Marguerite sera très proche de ses cousines Françoise, future petite sœur des pauvres qui mourra à Shanghai en 1911, et Marguerite-Marie, grande malade qui sera présidente de l'Union des Malades Catholiques de 1927 à sa mort en 1936.


Agrégée de lettres, Directrice à 25 ans de l'Institut Notre Dame des Champs à Paris

Marguerite va découvrir Paris en 1900. Elle a vingt ans.  Dans une brochure du Femina datée de 1954, elle raconte : « Etudiante, j’entrepris de préparer les concours universitaires sans devenir sévrienne. On se ruait au Collège de France pour entendre Bergson. Sans un papier devant lui, de sa voix fluette, il déroulait un fil de lumière. Auprès de lui, à la Sorbonne, que Lanson, pourtant si intelligent, paraissait ennuyeux ! ». Agrégée de lettres en 1904, Marguerite va se retrouver très vite engagée à la direction de l'Institut Notre Dame des Champs, nouvellement créé pour les élèves des Dames de Sion à Paris, interdites d'enseignement par les lois Combes. La toute jeune Directrice va alors développer l'Institut, pendant plus de quinze ans, avec l'ambition d'offrir un enseignement de très grande qualité pour porter les jeunes filles au plus haut dans leurs études. L'enseignement privé se doit d'être à la hauteur de l'enseignement public.

Au début des années 20, épuisée, elle se retire de la direction de l'Institut. « Une maladie m'obligeant à réduire mon activité, j'entendis d'autres appels : une saison en Italie fut mes grandes vacances. L'hiver à Rome, le printemps en Toscane. De Sienne, je rapportai un court roman, moins inspiré par le couple étrange que j'y rencontrai que par le charme de la ville « suave et austère ». * Ce roman, La Loi du faible, paraît chez Calman Levy en 1925 et obtiendra le prix Montyon de l'Académie Française. Il est signé Aragonnès, du nom d'une de ses aïeules qu'elle vient de découvrir, amie de  Mme de Rambouillet, de Mme de La Fayette et de Mlle de Scudéry. L'occasion pour Marguerite de s'intéresser de plus près aux romans « précieux » qui furent les « best sellers » de l'époque, à ces femmes du XVIIème siècle qui « inventèrent la politesse, la conversation et l'analyse des sentiments »*. En 1934 elle publie chez Armand Colin Madeleine de Scudéry, reine du Tendre qui est couronné par le prix Marcelin Guérin de l'Académie Française. En 1938 elle se penche sur l'éducatrice Madame Louis XIV, Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, dans un essai publié à la Bonne Presse.


Sa biographie de Marie d'Agoult, qui obtient le prix Femina-Vacaresco, lui ouvrira la porte du jury Femina

Cette même année 1938 Marguerite rend hommage à une autre femme, plus proche, avec la biographie de Marie d'Agoult, une destinée romantique publiée chez Hachette. « Quand je lus la passionnante vie de Liszt par Pourtalès, j'eus l'impression que Marie d'Agoult était sacrifiée à l'irrésistible séducteur. Elle fut pourtant son grand amour et sa première inspiratrice. Sa destinée orageuse suit la courbe du siècle et passe du romantisme au positivisme. Son féminisme sans tapage mais bien raisonné fut le prédécesseur de celui qui triompha un siècle plus tard. »*. Un livre important pour Marguerite qui reçoit le Prix Vacaresco et lui ouvrira ainsi plus tard en 1946 l'entrée au Comité du Prix Femina.

En juin 1939, Marguerite et son cousin Pierre Teilhard de Chardin auront la joie de faire ensemble la traversée en bateau pour les Etats-Unis, du Havre à New-York. Lui repart pour Pékin sans se douter qu'il y restera bloqué pendant toute la guerre. Elle s'en va sur les traces de Lincoln. « Eté 1939, je fais un voyage de conférences aux Etats-Unis, à Rosemont College, université féminine. Après avoir visité les villes de l'Est, New-York, Washington, je parcours la Virginie, le Kentucky, l'Illinois, pour la préparation d'une histoire de Lincoln, « le plus grand des Américains » * Marguerite va aimer l'Amérique. Elle racontera son voyage dans Prises de vues américaines, publié en 1946 aux éditions de Gigord.


Une femme engagée dans son temps

Mais cette œuvre d'écrivain est prise sur la vie quotidienne de l'enseignante.  Marguerite reste engagée à la promotion de l'enseignement secondaire des jeunes filles auquel elle a voué sa vie. Elle continue à enseigner la littérature dans les classes de première et de seconde, à l'Institut Notre Dame des Champs. Elle est aussi, depuis son retour d'Italie en 1923, Secrétaire Générale de l'Union des maisons de jeunes filles de l'enseignement libre. Elle y dirige la revue Studia et organise un congrès annuel. L'occasion de faire évoluer et soutenir le professionnalisme des enseignantes, de développer de nouvelles approches éducatives, d'observer les modèles américains et européens. Dans Studia Marguerite tient régulièrement une rubrique d'actualité des livres, du cinéma, du théâtre. Pour ses élèves elle publiera aux éditions de Gigord sous son nom Teillard-Chambon en 1933 Les romanciers du XIXème siècle et en 1950 Les auteurs français par la dissertation. En 1947 elle écrira pour les élèves de l'Ecole Normale Catholique Esther à Saint-Cyr, pièce qu'elles joueront lors d'une représentation donnée dans la grande salle Pleyel.

Marguerite trouve le temps de s'intéresser aux Equipes Sociales lancées après la première guerre mondiale par Robert Garric, autre grand Auvergnat, réunissant ouvriers et intellectuels. Dans les années 30 elle participe activement à l'Union Nationale pour le Vote des Femmes, donne des conférences, écrit des articles. Le Comité est présidé par Edmée de La Rochefoucauld qu'elle retrouvera plus tard au jury Femina. Les rendez-vous avec ces « dames du Femina » seront certainement un de ses vrais plaisirs, malgré le travail supplémentaire donné par la lecture des romans arrivant à son domicile parisien de la rue de Fleurus, dès la fin de l'été, au moment même où il faut préparer la rentrée scolaire. Elle y rencontre des personnalités aussi différentes que Pauline Benda, qui publie et joue au théâtre sous le nom de Madame Simone ou que la Comtesse Jean de Pange, soeur de Maurice et Louis de Broglie, prix Nobel de physique. Toutes sont des femmes engagées qui œuvrent pour que les femmes occupent leur juste place dans la société.


Lincoln, héros d'un peuple

Marguerite a dédié Lincoln, héros d'un peuple (Hachette 1955) à la mémoire de sa tante Dorothy Lamon. Dans l'avant-propos Marguerite explique qu'elle avait fait sa connaissance lors d’un de ses premiers séjours en France, en 1894. « Elle préparait alors l’édition des Souvenirs sur Lincoln, laissés par son père pour compléter la biographie – l’une des premières – qu’il en avait publiée. J’écoutais ses récits. […] Et pour moi aussi, ce dear old Abe devint comme un souvenir de jeunesse. Quand je suivais ses traces en Kentucky et en Illinois, puis de Springfield à Washington, je croyais rendre visite à un vieil ami de ma famille, un bon oncle comme celui qui nous ramena de son séjour prolongé là-bas cette délicieuse tante Dolly, au pétulant humour de son pays qui tournait tous les incidents de l’existence en anecdotes, humour un peu pareil, je pense, à celui du célèbre conteur d’histoires… ».

Marguerite va ainsi disposer de précieux documents et des souvenirs personnels de sa tante pour compléter son enquête et écrire son Lincoln. Il obtiendra le prix Thérouanne de l’Académie Française, très soutenu par André Siegfried, grand spécialiste des Etats-Unis, premier Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques : « …un des meilleurs portraits que je connaisse du grand président. C’est une biographie, mais avec la carrière de Lincoln on suit, d’année en année, l’évolution de la politique américaine. Quiconque a lu le livre sait ce qu’on doit savoir de celui que l’auteur a justement appelé « le héros d’un peuple... ».


Servir la mémoire de son cousin Pierre Teilhard de Chardin

Mais en 1955, l'année même où elle publie enfin son Lincoln, un événement va boulerverser son existence : Pierre Teilhard de Chardin meurt à New-York, le 10 avril, jour de Pâques. Un événement qui prend une dimension internationale. Si les écrits du grand Jésuite ne sont pas publiés officiellement, la diffusion de ses idées ne cesse pourtant de s'élargir à des cercles de plus en plus nombreux.

Le 1er avril Pierre écrivait encore à sa cousine. « Si heureux que l'impression de ton Lincoln avance, et dans une aussi « chic » collection ». Le choc est terrible. Marguerite Teillard-Chambon est certainement l’une de ceux qui l'ont le mieux connu et surtout le mieux compris. Une enfance commune en Auvergne. Des retrouvailles, jeunes adultes à Paris en 1912. Pierre revient alors d'Hastings où il a été ordonné prêtre. Marguerite, à 32 ans, est une directrice d'école confirmée. Elle encourage son cousin à passer son doctorat ès sciences, le fait entrer à l'Institut Catholique par l'intermédiaire de son ami Emmanuel de Margerie, l'introduit dans la vie intellectuelle parisienne. Pendant toute la première guerre mondiale elle sera sa correspondante, sa Muse, l'alter ego l'aidant à faire émerger et préciser sa pensée, sa Vision.

Marguerite se doit de témoigner. Elle a conscience de la tâche qui l'attend, très sollicitée pour transmettre des documents, la correspondance, les premiers écrits du temps de guerre qu'elle a conservés. Elle se confie à Max Bégouën, grand ami de Pierre. De Paris, le 27 mai 1956 elle lui écrit : « Je vis depuis des mois dans l’anxiété. Je tâche de ne pas la faire peser autour de moi, mais c’est dur : craindre de ne pas faire ce que je désire le plus ; servir sa mémoire, sa cause et surtout ne pas contribuer à la desservir ! » En 1956 et en 1957 sortiront chez Grasset Pierre Teilhard de Chardin. Lettres de voyage 1923-1939 et Pierre Teilhard de Chardin. Nouvelles lettres de voyage 1939-1955. Marguerite passe l'été 1958 à classer et relire la correspondance du temps de guerre. L'été suivant au Chambon, elle poursuit son travail. Toujours à Max Bégouën, elle écrit le 26 août 1959 : « Dans ce grand calme qui facilite la réflexion, les souvenirs du Père avancent régulièrement. Je voudrais tout avoir terminé pour la fin de l’année. Mais voici que m’arrivent ces jours-ci les épreuves de la traduction anglaise des Lettres de voyage, ce qui va me prendre quelques jours. »

Début septembre Marguerite participe avec les Pères d'Ouince et de Lubac à une rencontre organisée à Saint Babel, près d'Issoire, autour de la pensée du Père Teilhard. Le 7 septembre Marguerite reprend la route du Chambon. La veille, elle a fait visiter Sarcenat, la maison natale du Père à côté de Clermont, et a évoqué sa jeunesse. Au détour d'un tournant, à quelques kilomètres de chez elle, un camion vient heurter de plein fouet la 2 CV qui la transporte. Elle s'éteindra cinq jours plus tard le 11 septembre, à l'hôpital de Saint-Flour, imprégnée de la pensée de ce dernier pèlerinage.

Marguerite avait pu terminer l'introduction des lettres de guerre, 1914-1918, reçues de son cousin. Ces lettres seront éditées chez Grasset en 1961, sous le titre Genèse d'une pensée, par les soins de sa sœur Alice Teillard-Chambon et de Max Bégouën, soutenus par Monseigneur Bruno de Solages.


* Brochure du Femina- 1954


Marie-Josèphe Conchon
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affiche trait de vie

Mardi 26 juin 2018
20h30 au cinéma
Ciné-rencontre "Trait de vie"

en présence de la ferme brasserie Ninbi

Contacts et accès

Mairie de Murat
Place de l'Hôtel de Ville - 15300 MURAT

Tél.: 04.71.20.03.80
Fax: 04.71.20.20.63

   

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